|
|
Le
marquis de Sade ne faisait pas secret de son admiration particulière
pour l'adjectif universel, qu'il employait souvent, probablement
séduit par l'ampleur et la puissance de son paradigme. Le présent
volume de LVDV voudrait ainsi rendre hommage à une autre grande
plume du 18e siècle, Choderlos de Laclos, auteur des Liaisons
dangereuses, la référence pour ceux qui s'occupent
à déchiffrer ou décrire les tortures de l'amour, la conversation des sexes, la duplicité
et l'innocence, le cynisme et l'idéal. Il est vrai que Balzac lui-même,
y compris dans son éclatante étude La duchesse de
Langeais,
apparaît un peu pâle en comparaison.
Laclos
raffole du verbe cajoler et de ses dérivés substantifs, nous n'en
rapporterons que certaines instances :
"Ah!
fripon, vous me cajolez, de peur que je ne me moque de vous !" (Lettre
XX - La marquise de Merteuil au vicomte de Valmont)
"J'ai
fini [ma lettre] par une cajolerie, et c'est encore une suite
de mes profondes observations. Après que le coeur d'une femme
a été exercé pour longtemps, il a besoin de repos;" (Lettre
LXX - Le vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil)
"...
et j'espère que ma réponse la dégoûtera. J'y parle tant vertu,
et surtout je la cajole tant, qu'elle doit trouver que j'ai raison." (Lettre
CVI - La marquise de Merteuil au vicomte de Valmont)
"Il
me semble même que cette marche franche et libre, quand
elle est fondée sur une ancienne liaison, est bien préférable
à l'insipide
cajolerie qui affadit si souvent l'amour." (Lettre CXXIX
- Le vicomte de Valmont à la marquise de Merteuil)
Balzac
n'ignore pas non plus ce verbe, qu'il utilise pronominalement:
"...il est fort inconvenant de se cajoler mutuellement au
balcon de l'entre-sol,
comme tu le
fais
avec la
marchande de vin" (Oeuvres diverses, t. 1, 1850). Flaubert
lui, en fait éclore le sens tropologique : "Il apprenait à caresser
les grands
et à cajoler les forts" (L'Education sentimentale,
1845). Simone de Beauvoir lui restitue le référent enfantin : "...trop âgée
pour me faire caresser, câliner, cajoler par [les adultes],
j'avais de
leur approbation
un besoin de plus en plus aigu." (Mémoires d'une jeune
fille rangée,
1958). On notera ici la série verbale allitérante visant en fait
à expliciter le verbe cajoler, somme toute assez mystérieux.
Les
hommes de la Renaissance utilisaient le verbe gayoler (du
picard gaiole, geôle)
pour décrire le caquètement d'un oiseau (un geai),
sa manière
de babiller (cf. LVDV Vol.10).
Une école voit dans cajoler un dérivé de l'anthroponyme Jacques,
qui désigne dans certains dialectes une pie (d'où jacasser). Mais
on estime généralement que le verbe cajoler est issu de la conflation
de
cage et du verbe
enjôler
(le préfixe factitif en
surdéterminant ici le substantif geôle).
Ce
verbe-valise signifie donc littéralement attirer, entraîner vers
une cage par des vocalises, un sifflet enjôleur. Le glissement
naturel vers sa signification classique est ainsi évident : séduire
par
des paroles flatteuses, entourer de prévenances afin de mener
à bien ses objectifs, et satisfaire ses intérêts.
Ce Damien, pensait-elle, encore assez candide pour espérer me cajoler de paroles flûtées, si téléphonées...
Sommaire
|