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- Volume 14 -

 

LES VERBES DÉFECTIFS

Ce numéro de LVDV tente de faire le point sur un certain nombre de verbes qui ont été classés dans une catégorie qui, somme toute, souffre d'une image péjorative : les défectifs. Ces verbes, qui sont assez nombreux (nous n'en traitons que quelques uns ici), sont pourtant intéressants à maints égards. En dépit de ce défaut qu'on leur attribue - ils sont retors aux conjugaisons - ces verbes pourraient bien s'avérer en effet des précurseurs, si l'on s'en tient aux plans de l'un de nos lecteurs qui préconise purement et simplement la suppression de toute désinence verbale (cf. Lettre No. 12).

On note par ailleurs que si l'origine de l'adjectif défectif se tient dans le latin tardif defectivus (défectueux), ce mot se rattache également à defectio (éclipse), c'est-à-dire le fait de disparaître.

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Ester : intransitif, lat. stare, se tenir debout (cf. esse, être).

Verbe utilisé surtout dans le langage juridique, e.g., traduire quelqu'un en justice, intenter un procès. On imagine le plaignant se tenant debout au barreau, faisant face aux juges. Ex : "Tout citoyen d'une démocratie digne de ce nom a le droit d'ester en justice".

Le verbe ester est résolument intransitif, ce qui réduit encore la marge de manoeuvre de l'utilisateur. C'est un défectif absolu, c'est-à-dire qu'il n'est accepté qu'au mode impersonnel de l'infinitif, ce qui a pour conséquence immédiate l'emploi d'un modalisateur (e.g., vouloir, pouvoir, devoir etc.). Devant toutes ces difficultés, nous proposons cet aphorisme :

Etre, c'est ester

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Gésir : lat. jacere, être étendu (sujet vivant); être répandu (sujet non-vivant); se trouver (sujet abstrait).

Il s'agit d'un défectif relatif, aux flexions limitées à toutes les personnes du présent et de l'imparfait, ainsi qu'au participe présent. C'est d'ailleurs cette dernière forme qui a donné un nom à ces statues de pierre couchées de nos églises et cathédrales : le gisant d'Aliénor d'Aquitaine.

Le subjonctif de gésir est un non-lieu. Ainsi, une structure telle que "bien que vous gisiez", même si elle est morphologiquement correcte (le verbe a en effet la désinence de l'imparfait), est fausse en principe.

Par ailleurs, la forme future - ainsi que celle du conditionnel - de gésir sont impossibles, il serait donc vain de planifier son état post-vitae à l'aide de ce verbe. Le passé-composé quant à lui est également interdit, ce qui semble indiquer que gésir ne tolère pas la forme transitoire.

Enfin, le funéraire ci-gît des pierres tombales est suffisamment connu, on notera cependant que ci-gisent, bien qu'autorisé, est plus rare, en dépit des cas de caveaux collectifs.

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Quérir : lat. quaerere, chercher.

A notre grand soulagement, ce verbe est transitif, mais il s'agit là encore d'un défectif absolu, qui ne tolère que la forme infinitive. Des verbes introducteurs et modaux seront donc nécessaires, tels que envoyer, aller, faire : "J'ai fait quérir un griot pour qu'il vous raconte tout en détail".

Nos lecteurs noteront ici une certaine inconsistance du français. Des verbes comme acquérir, requérir, conquérir jouissent en effet quant à eux de toutes les couleurs et tissus subtils des modes et des temps à toutes les personnes. Il est vrai que certaines de ces formes fléchies ne viennent pas sans hésitation : "Un jour, j'acquerrai ce manoir"; ou encore : "Est-ce bien la Gaule tout entière que vous conquîtes, notre noble César ?

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Frire : lat. frigere.

Dans le cas de ce verbe, qui est incontestablement un verbe commun, il est intéressant de remarquer qu'il n'est utilisé pratiquement qu'au présent de l'indicatif. Aucun écrivain à notre connaissance ne s'est aventuré jusque là à faire déclarer à son personnage : "Il ne faudrait pas que je frise mes poissons, car Genevière les préfère pochés."

Il s'agit de quelque étrangeté encore de la langue française qui permet de frire au présent mais qui interdit presque de le prévoir ou de l'envisager : "Je me frirais bien un petit quelque chose pour ce soir" sonne en effet un peu emprunté.

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Issir : lat. exire, sortir.

Ce verbe, totalement inusité depuis le Moyen Age, n'est d'usage que dans sa forme participiale, e.g., "elle est issue d'une famille de boulangers". Il a également donné naissance, pour ainsi dire, à un substantif commun, le mot issue, qui précède généralement la locution "de secours".

La langue anglaise conserve le mot exit, plus proche du latin, mais elle se sert abondamment de la forme verbale, to issue, dans le sens d'émettre, de produire. Quant au substantif anglais issue, nos lecteurs se souviendront qu'il définit généralement une question, un débat. Ce qui nous laisse penser que ce qui sort, ou vient à la vie, finalement, n'est jamais exempt de problèmes.

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Autres verbes défectifs : bienvenir, forclore, absoudre, malfaire, occire, ravoir, stupéfaire.

 

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