Ce
numéro de LVDV tente de faire le point sur un certain nombre
de verbes qui ont été classés dans une catégorie
qui, somme toute, souffre d'une image péjorative : les défectifs.
Ces verbes, qui sont assez nombreux (nous n'en traitons que quelques
uns ici), sont pourtant intéressants à maints égards.
En dépit
de ce défaut qu'on leur attribue - ils sont retors aux
conjugaisons - ces verbes pourraient
bien s'avérer en
effet des précurseurs, si l'on s'en tient
aux plans de l'un de nos lecteurs qui préconise purement
et simplement la suppression de toute désinence verbale (cf. Lettre
No. 12).
On note par ailleurs que si l'origine
de l'adjectif défectif se tient dans le latin tardif defectivus (défectueux),
ce mot se rattache également à defectio (éclipse),
c'est-à-dire le fait de disparaître.
.
Ester :
intransitif, lat. stare, se tenir debout
(cf. esse, être).
Verbe
utilisé
surtout dans le langage juridique, e.g., traduire quelqu'un en
justice, intenter un procès. On imagine le plaignant se
tenant debout au barreau, faisant face aux juges. Ex : "Tout
citoyen d'une démocratie digne de ce nom a le droit d'ester
en justice".
Le
verbe ester est résolument intransitif,
ce qui réduit encore la marge de manoeuvre de l'utilisateur. C'est
un défectif absolu, c'est-à-dire qu'il n'est accepté
qu'au mode impersonnel de l'infinitif, ce qui a pour conséquence
immédiate l'emploi d'un modalisateur (e.g., vouloir, pouvoir, devoir
etc.). Devant toutes ces difficultés, nous proposons cet aphorisme
:
.
Gésir :
lat. jacere, être étendu (sujet vivant); être répandu (sujet
non-vivant); se trouver (sujet abstrait).
Il
s'agit d'un défectif relatif, aux flexions limitées
à toutes les personnes du présent et de l'imparfait,
ainsi qu'au participe présent. C'est d'ailleurs cette dernière
forme qui a donné un
nom à ces statues
de pierre couchées de nos églises et cathédrales
: le gisant d'Aliénor
d'Aquitaine.
Le
subjonctif de gésir est un non-lieu. Ainsi, une structure
telle que "bien que vous gisiez", même si elle
est morphologiquement correcte (le verbe a en effet la désinence
de l'imparfait), est fausse en principe.
Par ailleurs, la forme
future
- ainsi que
celle du conditionnel
- de gésir sont impossibles, il serait donc vain de planifier
son état
post-vitae
à l'aide de
ce
verbe.
Le passé-composé quant à lui est également interdit,
ce qui semble indiquer que gésir ne tolère pas la forme transitoire.
Enfin,
le
funéraire
ci-gît des pierres tombales est
suffisamment connu,
on notera cependant que ci-gisent, bien qu'autorisé, est plus
rare, en dépit des cas de caveaux collectifs.
.
Quérir :
lat. quaerere, chercher.
A
notre grand soulagement, ce verbe est transitif, mais il
s'agit là encore d'un défectif absolu, qui ne tolère que la
forme infinitive. Des verbes introducteurs et modaux seront donc
nécessaires,
tels que envoyer, aller, faire : "J'ai fait quérir un griot pour
qu'il vous raconte tout en détail".
Nos
lecteurs noteront ici une certaine inconsistance du français.
Des verbes comme acquérir, requérir, conquérir
jouissent en effet quant à eux de toutes les couleurs et
tissus subtils des modes et des
temps à toutes les personnes. Il est vrai
que certaines de ces formes fléchies ne viennent pas sans hésitation
: "Un jour, j'acquerrai
ce manoir"; ou encore : "Est-ce bien la Gaule tout entière
que vous conquîtes, notre noble César ?
.
Frire : lat.
frigere.
Dans
le cas de ce verbe, qui est incontestablement un verbe commun,
il est intéressant de remarquer qu'il n'est utilisé pratiquement
qu'au présent de l'indicatif. Aucun écrivain à notre connaissance
ne s'est aventuré jusque là à faire déclarer à son personnage :
"Il ne faudrait pas que je frise mes poissons, car Genevière les
préfère pochés."
Il
s'agit de quelque étrangeté encore de la langue française qui
permet de frire au présent mais qui
interdit
presque
de le prévoir ou de l'envisager : "Je me frirais bien un petit
quelque chose pour ce soir" sonne en effet un peu emprunté.
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Issir :
lat.
exire, sortir.
Ce
verbe, totalement inusité depuis le Moyen Age, n'est d'usage que
dans sa forme participiale, e.g., "elle est issue d'une famille
de boulangers". Il a également donné naissance, pour ainsi dire,
à un substantif commun, le mot issue, qui précède généralement
la locution "de secours".
La
langue anglaise conserve le mot exit, plus proche du latin, mais
elle se sert abondamment de la forme verbale, to issue,
dans le sens d'émettre, de produire. Quant au substantif anglais issue, nos lecteurs se souviendront qu'il définit généralement
une question, un débat. Ce qui nous laisse penser que ce qui sort,
ou vient à la vie, finalement, n'est jamais exempt de problèmes.
.
Autres
verbes défectifs : bienvenir, forclore, absoudre, malfaire, occire, ravoir,
stupéfaire.